F. Bruttin

16, ch. des Trois-Nants

CH-1288 Aire-la-Ville

Switzerland

+41 78 765 15 11

Valise quantique

Mise en place du projet :

Construire une boite en bois, hermétique, de la dimension d'une future toile avec 10 cm de plus que la toile sur chaque bord. Fixer le panneau de devant avec 2 charnières. A l'intérieur accrocher une toile vierge (papier ou toile). Peindre l'extérieur de la boite avec de l'acrylique noir. Dans le noir complet, à l'aide de couleurs choisies au hasard, l'artiste peint la toile puis referme le couvercle de la boite avant de la sceller.

Volonté :

Le collectif Ah ouais ! Ah ouais ! très inspiré par les réflexions entérinées par M. Duchamp propose une œuvre conceptuelle autour de la place du spectateur. Pour sa réalisation, elle s’inspire de la célèbre expérience de pensée du chat de Schrödinger en physique quantique.

Cette expérience postule l’idée d’un chat enfermé dans une cage opaque. Outre le chat, on trouve aussi un atome d’uranium radioactif et un détecteur pouvant enregistrer la désintégration de l’atome. Si le détecteur enregistre une désintégration (sous la forme d’un électron), il actionne un marteau qui brise une fiole de poison mortel pour le chat. En revanche, si rien n’est enregistré, le mécanisme mortel ne s’actionne pas et le chat reste en vie.
Que se passe-t-il après un certain temps ?
La réponse semble triviale, pour un observateur macroscopique : le chat est soit vivant, soit mort.
En physique quantique, la réponse n’est pas si évidente, puisque avant l’observation, les physiciens stipulent que le chat est dans un état indéterminé, à savoir à la fois « vivant » et « mort ». C’est ce que l’on appelle le « principe de superposition ». Ce n’est qu’une fois l’observation réalisée qu’il y a « décohérence », c'est-à-dire que l’état est réellement fixé.
De multiples questions se posent autour du rôle de la mesure en physique quantique prenant une consonance plutôt « philosophiques ». Le monde existe-t-il sans la présence d’un observateur ? Est-ce la conscience de ce dernier qui décide du résultat ?

L’idée du collectif est de revisiter cette fameuse expérience de pensée et l’appliquer à l’art.
Les artistes proposent de peindre une œuvre dans le noir complet avec des couleurs choisies au hasard. Leur but est de créer une pièce dont le statut est indéterminé, comparable à une fonction d’onde en physique quantique.
Une fois l’œuvre achevée, elle est enfermée dans une boite noire de manière à conserver cet état « indéterminé ».

Il semblait intéressant pour le collectif  de mettre au devant de la scène la réflexion autour du statut de l’œuvre en art. En effet, que peut-on considérer comme étant  une « œuvre » ? La boite et son contenant ou uniquement son contenant ?  Pour le public, il sera déroutant de venir « contempler » œuvre contenant une toile qu'il ne verra jamais. Par ailleurs, le fait d’exposer ou acheter une œuvre que l'on ne peut voir accentue la position du spectateur dans le processus d'interprétation de l'art et pousse les limites introspectives de l'art abstrait : l'œuvre existe, mais personne ne l'a jamais vue. La toile elle même n'a jamais vue la lumière!

La place de chaque élément a été revue par le collectif afin d'en faire un ensemble homogène formant une œuvre d'art complète. L'élément décoratif initial, le cadre de la boite noir, est désormais celui qui donne le sens de la toile. Cette dernière n’est, quant à quelle, que « conceptuelle », car invisible. Elle reste dans son état d’origine sans aucune interaction avec l’extérieur. L'impossibilité de l'observer lui donnera enfin son vrai statut d'œuvre d'art immaculée. La couleur, n'ayant jamais reçue la lumière, n'a pas pu y réagir et donc "être". Elle ignore sa propre composante. La notion d'intouchabilité que revêt une toile abstraite est démultipliée par le dispositif de présentation. Le mystère de l'œuvre devient alors plus important que l'œuvre !

Libre choix ensuite à l'acheteur de l'ouvrir ! Ce moment intense, que l’on peut comparer au phénomène de réduction du paquet d’onde en physique quantique, révèlera une toile qui, pour la première fois de son existence, recevra de la lumière et y réagira. Paradoxalement l’œuvre aura perdu son sens puisqu'elle sera séparée de la boîte et son état sera "déterminé".